Contes et Légendes · Les Carnets du Merveilleux · Créatures & habitantsLe Sanctuaire des Mondes Oubliés
Le Grand Cerf
Il y a des années que j’écris ses passages sans savoir que c’étaient les siens.
Une brindille qui craque, un peu trop loin pour qu’on se retourne. Des empreintes au matin dans la terre meuble, mêlées à celles des lapins, des daims et des renards. Un froissement de fougères qui s’interrompt net à l’instant précis où l’on s’arrête. J’ai noté tout cela dans ce journal des saisons durant, comme on note le temps qu’il fait — sans jamais faire le compte.
C’est en me relisant que j’ai compris. Les empreintes étaient toujours les mêmes : plus larges que celles des daims, plus profondes, et toujours seules. Jamais un troupeau. Jamais deux fois le même sentier.
Les Fées, elles, savaient depuis le début.
Quand je les ai interrogées, elles ont ri comme on rit d’une question dont tout le monde connaît la réponse. Elles l’appellent le Grand Cerf. Elles disent qu’il est plus vieux que la forêt — que ce sont les arbres qui ont poussé autour de lui, et non l’inverse. Elles disent qu’aux nuits sans lune, on entend son chant traverser les troncs, un son grave qui fait taire tout le reste, même le vent.
Et elles disent qu’on ne le voit pas. Qu’on peut le suivre une vie entière et n’en rapporter que des traces.
Je n’ai pas su m’en contenter.
Ce que j’ai rapporté
La première année, je n’ai eu que l’empreinte.
Je m’y suis accroupie tant de fois que je la connais mieux que ma main. Deux arcs larges, ouverts, imprimés à plat dans la terre grasse des sous-bois. Quand la pluie ne les avait pas encore reprises, on y devinait jusqu’au grain de la corne.
La deuxième année, j’ai eu les bois.
Un soir de brume, entre deux troncs, à cette heure où la forêt cesse d’avoir des couleurs. Ils s’élevaient au-dessus des fougères, ajourés, presque légers — une charpente de branches parmi les branches. J’ai cru quelques secondes que c’était un arbre mort. Puis ils se sont déplacés, sans un bruit, et la brume s’est refermée.

La troisième année, il s’est retourné.
Le jour où il s’est retourné
C’était à la tombée de la nuit, au bout du sentier qui monte derrière l’atelier — celui que je prends quand j’ai besoin que la journée s’arrête.
Le chant a commencé loin devant. Je l’avais déjà entendu, mais jamais aussi près : une note basse, longue, qui ne vient pas d’une gorge mais du sol, et qu’on reçoit dans la poitrine avant les oreilles. Les oiseaux se sont tus. Le ruisseau lui-même semblait avoir baissé la voix.
Il était là, au milieu de la clairière, immobile.
Je n’ai pas osé respirer. Et il s’est retourné.

Je ne saurai jamais dire combien de temps il m’a regardée. Assez pour que je voie le mufle sombre, la buée de son souffle, la ramure entière déployée derrière la tête comme une couronne qu’on aurait oublié de retirer. Assez pour comprendre que ce n’était pas un animal surpris par une promeneuse, mais quelque chose de très ancien qui avait décidé, ce soir-là, de me laisser voir.
Puis il a fait deux pas et la clairière était vide.
Je suis restée. Longtemps. Quand je me suis enfin approchée de l’endroit où il s’était tenu, il n’y avait plus rien — sauf, dans la terre meuble, cette empreinte que je connaissais par cœur.
Ce que j’en ai gardé
On ne rapporte pas un cerf. On rapporte ce qu’on a vu de lui, et on ne voit jamais la même chose.
Certains soirs, je ne retrouve que l’empreinte, large et posée à plat, celle des trois premières saisons. D’autres, la ramure seule, ajourée, dressée dans la brume au-dessus des fougères. Et une fois — une seule — le regard entier.
Les Fées ont raison : on peut le suivre toute une vie. Mais elles se trompent sur un point.
Il arrive qu’il se retourne.
Les cinq visages du Grand Cerf
Ce que chacune montre
71 pièces
Du Roi, on ne voit que les bois. Ils s'élèvent en volume, ajourés, comme aperçus entre deux branches — l'animal, lui, reste dans…
46 pièces
Le Prince montre la même chose que l'Empereur — la tête entière, le regard compris — mais en petit. Comme si on l'avait aperçu de…
41 pièces
L'Empereur, c'est la fois où il s'est retourné. La tête entière, en grand — le mufle, le regard, la ramure au complet.
30 pièces
Le Sika est le plus petit de tous. Ses bois se déploient à plat comme ceux de l'Héritier, mais plus courts, avec juste ce qu'il…
12 pièces
L'Héritier, ce sont les bois seuls eux aussi, mais déployés à plat et plus larges que ceux du Roi — comme l'empreinte qu'il…