J’ai mis six ans à écrire ce texte, et je vais vous dire pourquoi.

Chaque fois que j’ai voulu m’y mettre, je me suis heurtée à la même difficulté : je n’arrivais pas à les décrire. Pas parce qu’elles sont rares — elles sont partout. Parce qu’aucune ne ressemble à la précédente.

J’ai des notes, pourtant. Des années de notes. Et quand je les relis d’affilée, voilà ce que ça donne : une Faë aux reflets marron et vert forêt. Une Faë rose. Une aux reflets bleus et verts, ornée d’un coquillage perlé. Une revêtue de nacre, ses ailes tournant au turquoise. Des couleurs holographiques changeantes à couper le souffle.

On dirait six espèces différentes. C’en est une seule.

Ce qui ne bouge jamais

Il y a une chose que je n’avais pas notée, parce qu’on ne note pas ce qui ne change pas.

Leurs Ailes ont toutes exactement la même forme.

Pas la même couleur, jamais. Pas les mêmes ornements, ni les mêmes perles, ni la même façon de porter un coquillage ou une pierre. Mais la découpe, la nervure, la manière dont l’aile s’évase puis se reprend vers la pointe : c’est le même contour, chez toutes, sans une variation, depuis la première que j’ai vue.

C’est à cela qu’on reconnaît une Faë. Pas à sa couleur — à son ombre.

Je l’ai vérifié un soir, contre le ciel. Deux d’entre elles passaient, l’une cuivre et l’autre presque blanche, et à contre-jour elles étaient identiques. On ne voyait plus que le dessin. Depuis, je sais que la couleur d’une Faë est une affaire privée, et que sa silhouette est une affaire de peuple.

Pourquoi les couleurs, alors

Parce qu’elles voyagent, et qu’elles gardent tout.

Vous savez que les Fées, à l’automne, prennent les couleurs de la saison pour se camoufler. Elles le font toutes, c’est un réflexe, et au printemps suivant elles reprennent leurs teintes. Les Faë font la même chose partout où elles vont — et elles ne reprennent rien. Ce qu’elles ont attrapé, elles le gardent.

Une Faë qui a passé un été au bord de l’eau en revient turquoise, et elle le reste. Une qui a dormi dans un chêne garde le brun et le vert forêt jusqu’au bout. Celles qui reviennent du nord ont ce rose pâle qu’on ne voit qu’aux dernières heures du jour, là-bas.

C’est pour cela qu’aucune ne ressemble à une autre : ce ne sont pas des livrées, ce sont des itinéraires. Une Faë ne se décrit pas, elle se lit.

Et cela explique une chose qui m’avait longtemps intriguée dans ce qu’elles m’apportent. Un coquillage perlé, et l’on jurerait qu’elle vient de la mer ; de la mousse chez la suivante ; une clé, une fiole, une pierre ramassée on ne sait où. Elles ne sont pas messagères d’un seul lieu. Elles ont tout traversé, et elles reviennent avec ce qu’elles ont ramassé en route.

Comment elles arrivent

Deux détails que mes notes répètent sans que je les aie jamais lus comme tels.

Elles ne viennent jamais seules. Toujours par petites troupes, et le mot compte — pas un essaim, pas une nuée : une troupe. Six ou sept. Elles se dispersent une fois arrivées, chacune de son côté, comme si seul le voyage demandait de la compagnie. C’est logique pour un peuple qui passe sa vie sur les routes.

Elles arrivent doucement. La formule revient dans toutes mes notes, année après année. Les Faë continuent d’arriver doucement. Elles ne débarquent pas, ne s’annoncent pas. Elles se posent quelque part dans l’atelier, attendent qu’on les remarque, et si on ne les remarque pas, elles attendent encore.

Je n’ai d’ailleurs aucun souvenir d’une première Faë. J’ai cherché, il n’y en a pas. Un jour elles étaient là, et il me semble maintenant qu’elles y avaient toujours été.

Ce que ça change pour moi

Toutes les collections de cet atelier ont une couleur, une saison, un thème. Celle-ci n’en a pas et n’en aura jamais : ce serait trahir ce qu’elles sont.

En revanche, il y a une chose que je fais pour elles et pour aucune autre.

Le dessin de leur Aile, je l’ai tracé une fois. Une seule. Et c’est le seul de mon atelier que je n’ai jamais retouché — ni affiné, ni élargi, ni corrigé au fil des années comme j’ai fait pour tous les autres.

Je n’y touche pas parce que ce n’est pas mon dessin. C’est le leur, et c’est la seule chose qu’elles ont toutes en commun.

Le reste, chacune s’en occupe.