Il était une fois un peuple de papillons enchantés, pleins de couleurs irisées et chatoyantes.

J’ai écrit cette phrase il y a des années, un soir de novembre, et je n’ai jamais écrit la suite. Je vais m’y mettre, parce qu’entre-temps il leur est arrivé quelque chose, et qu’on ne peut plus parler d’eux sans en parler.

Ce qu’ils sont

Commençons par le plus simple : ils ne sont jamais un.

On ne rencontre pas un Papillon de Lumière. On rencontre une nuée — et si vous avez déjà vu une vraie nuée de morphos passer dans une clairière, vous savez que ce n’est pas une addition de papillons. C’est une seule chose, qui a plusieurs centaines de morceaux et qui change de forme en avançant. On croit qu’elle se dirige quelque part ; en réalité elle se dirige un peu partout, et l’ensemble finit par arriver.

Ils traversent les clairières, se posent sur ce qui brille, et repartent. C’est tout leur programme. Ils ne protègent rien, ne gardent rien, ne transmettent rien. À Va’alrore, où presque chaque peuple a une charge — les Gardiennes gardent, les Faenix escortent, les Clés ouvrent —, les Papillons de Lumière sont les seuls à n’avoir aucune fonction.

Longtemps, j’ai cru que c’était une lacune. Je crois maintenant que c’est un statut.

Ce qu’ils font, et que personne d’autre ne fait

Ils changent.

Il faut mesurer ce que cela veut dire dans un monde comme le nôtre. Une Nymphe reste une Nymphe. Une Selkie mue, change d’Ailes, remonte des abysses au printemps — mais elle remonte en Selkie. Même les Feuilles de Fée, qui changent de couleur avec les saisons, restent des feuilles : elles l’ont toujours été, elles le resteront.

Les Papillons de Lumière, eux, ont été autre chose avant. Complètement autre chose. Quelque chose qui rampait, qui ne volait pas, qui n’avait aucune couleur. Et ils s’en sont défaits.

C’est, dans tout Va’alrore, le seul peuple qui ait la preuve vivante qu’on peut cesser d’être ce qu’on était. Les autres les regardent avec un mélange d’affection et de gêne. On ne sait jamais quoi dire à quelqu’un qui a fait ça.

Le jour de la nuée

Il faut maintenant que je raconte le jour où l’une de leurs nuées ne s’est pas posée.

Elle passait. Elle ne savait rien — elles ne savent jamais rien, c’est leur façon d’être au monde. Et elle est entrée dans la chute d’un Dragon comme on entre dans un courant d’air chaud.

Ce qui en est sorti n’était plus elle. C’était les Drapillons.

Depuis, il y a un peuple de plus sur les terres de Va’alrore, et un peuple de moins dans les clairières. Les Papillons de Lumière n’en parlent pas, et pour une raison qui m’a pris du temps à admettre : ils ne s’en souviennent pas non plus. Une nuée qui perd des morceaux se referme et continue. Il n’y a personne, chez eux, pour compter.

Ce sont donc les seuls, dans cette histoire, à avoir perdu quelque chose sans le savoir. Les Drapillons ne savent pas d’où ils viennent ; les Papillons ne savent pas ce qu’ils ont donné. Chacun porte la moitié d’un événement dont personne n’a le récit complet.

Sauf moi, maintenant, et je ne suis pas sûre que ce soit un cadeau.

Pourquoi je les fabrique quand même

Parce que ce sont eux que je vois d’abord, chaque printemps, quand le jardin recommence.

Ils marquent la transformation et le retour de la saison, et ils ne le font pas exprès : ils ne savent pas qu’ils sont un signe. Les lilas fleurissent, l’herbe se couvre de petites fleurs des champs, et ils arrivent. Je n’ai jamais pu m’empêcher d’essayer de leur rendre hommage.

Longtemps, je n’ai su en faire qu’un à la fois. Une Aile, deux Ailes, une petite famille de quatre sur un collier court. Ça ressemblait à des papillons, mais ça ne ressemblait pas à eux — parce qu’il manquait l’essentiel, qui est le nombre.

Il m’a fallu des années pour trouver comment monter une nuée sans la noyer dans la colle. Les premières pièces aux Ailes doubles entièrement déployées sont sorties de l’atelier il y a quelques semaines seulement.

Ce sont les seules qui leur ressemblent vraiment. Toutes les autres étaient des portraits de l’un d’eux, et l’un d’eux n’existe pas.