Je vous ai promis cette histoire il y a deux ans, et je ne l’ai jamais écrite. Ce n’est pas de la négligence : c’est que je ne savais pas comment la raconter sans commencer par une autre.
Alors commençons par l’autre.
Ce qu’on sait déjà des fusions
Il existe des Fées qui chevauchent des Dragons. Leur rôle est de protéger leur monde des intrusions ; sans relâche, ils patrouillent ensemble dans les Cieux, dissimulés par des charmes d’invisibilité. Il faut savoir que ce genre de Dragon choisit sa Fée, et n’en laissera aucune autre sur son dos voler.
Et lorsqu’un Dragon donne sa vie pour protéger le Royaume, sa Fée fusionne avec lui. Cela donne naissance à une Fée Draconnique, qui portera sur ses Ailes le souvenir de son défunt compagnon d’armes.
Voilà la règle. Elle est ancienne, elle est solennelle, et elle ne concerne que les Fées.
Ce qui n’était pas prévu
Un Papillon de Lumière n’a rien à faire dans cette histoire.
Il existe, quelque part sur les terres de Va’alrore, un peuple de papillons enchantés, pleins de couleurs irisées et chatoyantes. Ils ne protègent rien. Ils ne patrouillent nulle part. Ils traversent les clairières en nuées, se posent sur ce qui brille, et repartent. Personne ne leur a jamais demandé leur avis sur quoi que ce soit, et je crois qu’ils n’en ont pas.
Ce qui s’est passé ce jour-là, personne ne l’avait prévu et personne ne l’a raconté deux fois de la même façon.
Un Dragon tombait. Il avait fait ce que font les Dragons, il l’avait fait jusqu’au bout, et il tombait. Sa Fée n’était pas là — elle était ailleurs, et c’est cette absence qui explique tout le reste.
Ce qui se trouvait là, en revanche, c’était une nuée.
Elle passait. Elle ne savait rien. Elle est entrée dans la chute d’un Dragon comme on entre dans un courant d’air chaud, et la fusion s’est faite quand même — parce que la magie, quand elle est lancée, ne vérifie pas à qui elle s’adresse.
Ce qui en est sorti
Un peuple né de la fusion improbable de deux êtres. La preuve, s’il en fallait une, que la magie opère même dans les situations les plus inattendues.
Ce sont de petites créatures nées entre dragon et papillon, délicates et sauvages à la fois — et si vous trouvez que ces deux mots ne vont pas ensemble, c’est justement ça, un Drapillon.
Leurs Ailes ont les nervures fines des papillons et la découpe des Ailes de Dragon. Elles se déchirent aussi facilement que celles d’un morpho, et pourtant on n’en a jamais vu une seule abîmée. Elles vont en nuée, comme les papillons, mais aucune n’a jamais quitté la nuée pour se poser sur ce qui brille — cette curiosité-là leur est passée.
Et elles ne protègent rien, mais elles arrivent toujours du côté d’où le danger vient. Elles ne le savent pas. C’est leur moitié de Dragon qui le sait pour elles.
Ce que je crois
On me demande souvent si les Drapillons sont des Fées Draconniques restées petites. Ce n’est pas la même chose, et la différence tient à un mot.
Une Fée Draconnique porte sur ses Ailes le souvenir de son compagnon d’armes. Elle a choisi, elle a été choisie, elle se rappelle.
Un Drapillon ne se souvient de rien. Il n’a rien choisi, il passait par là. Il porte son Dragon comme on porte une couleur d’yeux : sans le savoir, et pour toujours.
Je ne sais pas dire laquelle des deux histoires est la plus belle. J’ai fini par penser que c’était la seconde, parce qu’elle ne demande à personne d’être héroïque.