Les Carnets du Merveilleux · Trésors et artefactsLe Sanctuaire des Mondes Oubliés
Les Fioles Ailées

La première, je l’ai faite en 2018, et j’ai cru pendant longtemps que je l’avais inventée.
C’était un petit flacon de verre, pas plus long qu’une phalange, auquel j’avais ajouté deux ailes. J’y avais mis de la Poussière de Fée — un peu, ce que j’en avais. Je trouvais l’objet joli. Je ne me demandais pas s’il existait ailleurs.
Les Fées, quand elles l’ont vu, ont eu cette façon de se taire qu’elles ont quand on vient de dire une bêtise devant elles et qu’elles hésitent à le signaler.
Puis l’une d’elles a demandé où j’avais trouvé la mienne.
Ce qu’elles m’ont expliqué, une fois qu’elles ont eu fini de rire
La Poussière de Fée est rare. Ça, je le savais. Ce que j’ignorais, c’est à quel point elle est convoitée, et par qui.
Elles ne m’ont pas donné de noms. Elles ont seulement dit qu’il existe des gens — et d’autres choses que des gens — qui voudraient s’en servir pour ce à quoi elle n’est pas faite. Que la question s’est posée il y a très longtemps, et qu’elle a été réglée d’une manière qui leur ressemble : plutôt que d’enfermer la Poussière dans un coffre qu’on peut forcer, elles lui ont donné des ailes.
Une fiole ailée ne se garde pas. Elle se pose où elle veut, elle reste tant que l’endroit lui convient, et à l’approche de qui la veut pour de mauvaises raisons, elle s’en va. Sans bruit, sans avertissement. On tend la main, et il n’y a plus rien sur l’étagère.
C’est un système sans serrure et sans gardien. Je n’en connais pas de meilleur.
Comment on en garde une
On ne l’attrape pas. J’ai essayé, la première année, avec le sérieux de quelqu’un qui n’a pas encore compris.

Ce qu’on peut faire, c’est rendre l’endroit habitable. Une fenêtre qui prend le matin. De l’eau quelque part, un verre suffit. Pas de bruit sec. Et surtout — c’est la seule chose qu’elles m’aient dite comme une consigne — ne jamais avoir en tête, en s’approchant, ce qu’on compte en tirer.
Les fioles savent ça. Je ne sais pas comment, et je n’ai jamais osé le demander de peur qu’on me réponde par une autre question.
Celles de mon atelier sont là depuis des années. Certaines ont changé de place quand j’ai changé de table. Une seule est partie, un hiver, et je crois savoir pourquoi — mais ça ne me regarde plus.

Ce qu’on met dedans
Au début, seulement de la Poussière. C’était l’idée, après tout : un flacon pour la garder.
Et puis j’ai commencé à revenir de promenade avec autre chose. Un fragment d’écorce ramassé sans raison. Un éclat de pierre au bord du ruisseau, de ceux qui ne valent rien et qu’on garde quand même. Une graine, une plume, un morceau de lichen sec. Des choses qui n’ont d’importance pour personne, et qui pèsent lourd dans une poche.

Je les ai mises dans les fioles parce qu’elles y tenaient.

Il faut que je sois claire là-dessus, parce que c’est la question qu’on me pose le plus souvent, et que la réponse déçoit toujours un peu : je ne suis ni herboriste, ni lithothérapeute, ni amulettière. Je ne compose pas. Je n’accorde pas telle plante à telle intention, ni telle pierre à tel besoin. Je n’en sais rien, et je ne prétends rien.
J’assemble ce qui va ensemble. C’est tout ce que je sais faire, et c’est déjà beaucoup.
Les Fées m’ont laissée faire sans commenter, ce qui de leur part est un compliment considérable. Une seule a fini par dire quelque chose, un soir, en regardant une fiole où j’avais mis trois choses ramassées le même jour.
Elle a dit que ce n’était pas ce qu’il y a dedans qui compte. C’est ce qu’on avait en tête en le ramassant.
Ce que j’en ai gardé
Je fais toujours les mêmes gestes qu’en 2018 : le verre, les ailes, ce qu’on met à l’intérieur.
Ce qui a changé, c’est que je ne crois plus les avoir inventées. Je crois qu’elles existaient déjà, quelque part, sous une autre forme, et que j’ai eu la chance qu’on me laisse en refaire.
Alors je continue. Et je ne demande jamais rien en m’approchant.
Merydar
Il y en a d’autres
Aucune ne ressemble à sa voisine — ni par le verre, ni par ce qu’on a fini par y mettre.